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Programme de recherche " Socialisations, Engagements et mobilisations politiques pratiques (SEMOPP) - Political Culture & participation "

Publié le 9 novembre 2009

Ce programme de recherche « historique » du LaSSP se redéploye autour du concept de politisation pratique. Il s'agit de développer les acquis d'une sociologie politique qui continue en France à faire preuve et à faire ses preuves, tout en intégrant les critiques et certains apports réels (quoique confus et inégaux) des quelques travaux véritablement heuristiques des Cultural Studies de Birmingham dont sont issues les sociologies dites de la « réception », les Gender studies, les Subaltern studies devenues Post-colonial studies. Une fois resociologisées, ces perspectives anglo-américaines pourraient en effet utilement féconder les travaux sur les mobilisations, l'engagement et le jugement politiques. Comprendre le rapport des individus au mode de domination politique (à la Nation, au gouvernement représentatif, aux professionnels de la politique, au vote...), dont la compétence sociale (Empowerment ou auto-habilitation des profanes au sens de Gaxie), le refus ou le rejet du système politique tel qu'il est, suppose de comprendre au-delà de la seule socialisation opérée par les campagnes électorales, le militantisme, les discours d'hommes politiques ou d'autres manifestations officiellement labellisées comme « politiques ». L'expérience vécue des rapports sociaux au quotidien et au local : les rapports au travail, au voisinage, au quartier, aux autres membres de la famille, aux médias... revisitent très directement les perceptions profanes du politique. Ce qu'avait déjà compris Richard Hoggart insistant sur l'influence politique vraisemblable des pratiques culturelles les moins légitimes : la politisation ne passe pas tant par la lecture des pages politiques des journaux qui n'intéressent qu'une infime minorité de la population (mais bien la totalité des sociologues du politique) que par les magazines féminins, la publicité, les pin-up, les romans, la radio, le cinéma... Plus récemment, Alf Lüdtke, Stéphane Beaud, Michel Pialloux, Olivier Schwartz ou Bernard Pudal ont bien montré ce que les modalités complexes de la politisation ouvrière doivent à ce qui relève d'une raison « infra-graphique », soit une certaine conscience de la différence ouvrière, à la camaraderie, à la force virile, à la fierté de l'appartenance au peuple, aux fêtes, à l'insécurité sociale devenant psychologique, au lexique et aux genres de la langue ouvrière (refus de l'euphémisation, figures et métaphores relatives au corps, plaisanterie, dictons).

Un colloque international du LaSSP rassemblera les 8 et 9 mars 2010 à Toulouse, politistes et historiens pour débattre du Eigensinn autour d'Alf Lüdtke. Appréhender la politisation pratique, qui passe outre la verbalisation et la rationalisation suppose l'imagination et l'innovation méthodologique dans la lignée des intuitions du Bourdieu de La distinction, d'autres initiatives méthodologiques devraient être pensées. La question de la politisation pratique pourrait être celle de l'apprentissage politique et de la subversion par corps. Ce peut être l'exemple du traumatisme d'une arrestation, d'un coup de matraque de CRS, l'expérience humiliante d'un contrôle policier poussé, de l'huissier, les (micro-)vexations par les chefs au travail ou tous ces événements biographiques et politisés, dont les drames collectifs imputés (à tort ou à raison, peu importe) à l'incompétence des politiques : les souffrances devant les fermetures d'usine (qui sera l'objet d'un projet collectif du LaSSP sur l'après Molex), la peur lors d'une explosion d'usine, la douleur de la mort d'un proche faute de moyens hospitaliers... dont aussi plus ordinairement l'allégresse de l'entre-soi festif de la manifestation, comme facteur essentiel de politisation sont encore très insuffisamment étudiés au profit des explications toujours trop intellectualistes de l'engagement politique.

C'est aussi dans ce cadre théorique et ce programme collectif, que les thèses en cours d'Aïcha Bourad, d'Elise Cruzel ou de Fanny Touraille contribuent ainsi à l'actualisation de la sociologie du militantisme et une meilleure compréhension des transformations du champ politique.   Une perspective de recherche liée concerne les formes de socialisation et de politisation des « exclus ». La problématique des « discriminations » amène notamment à reconsidérer la question des « inégalités sociales ». Si la discrimination naturalise inévitablement les inégalités, cela nous oblige à nous interroger sur les modes de fabrication de catégories essentialisées, d'autant plus efficaces dans la construction du « jugement » qu'elles paraissent échapper à la contestation et qu'elles sont, dans tous les sens du terme, « intériorisées », voire « incorporées » et « anodines » dans leurs utilisations, ce qui les situent souvent au niveau d'une « non conscience » et donc d'une forme de « non existence ». La fabrique des « catégories essentialisées » invite à en dresser une forme d'inventaire, à s'interroger sur leurs combinaisons, leur « grammaire », afin d'en mesurer leur « efficacité » dans la construction  et la confortation quotidienne du jugement, et ce au niveau des interactions les plus triviales. La « présence » et l'effectivité de ces catégories passent très souvent par « la mise en présence des corps », de leur « rencontres », de leurs « mises à distance ». Autant dire que les perceptions sensorielles sont primordiales si l'on veut essayer de mieux comprendre ces phénomènes « infra-politiques » (les odeurs corporelles peuvent provoquer de l'attirance ou de la répulsion, la question est de savoir comment se construisent socialement la « bonne » ou la « mauvaise » odeur (cf. « le bruit et l'odeur » du Président Chirac) et comment ces « exclusions » ou ces « inclusions » s'articulent à la production du jugement sociopolitique ; ou encore et surtout peut-être, l'importance des perceptions visuelles dans « l'identification » de « l'autre » et son « classement » (« il est noir », « il est blanc », « c'est une femme », c'est un homme »,...), qui traduisent la présence d'une « vision du monde », c'est-à-dire, un ordre du monde. S'attacher aux discriminations sur ce mode-là oblige à l'invention méthodologique, à la mise en place de dispositifs expérimentaux, à s'interroger également sur les catégories d'entendement des sciences sociales et de leurs liens avec le « sens commun » comme il implique une autre perspective sur les dispositifs les mieux intentionnés.

 Θ


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