Recherche

Entretien avec Simon Tordjman à propos de "L’Assemblée générale des Nations unies. Une institution politique mondiale "


Recherche

du 24 juin 2020 au 24 août 2020

L’Assemblée générale des Nations unies. Une institution politique mondiale ouvrage dirigé par Guillaume Devin, Franck Petiteville et Simon Tordjman est paru le 28 mai 2020. Présenté comme le premier ouvrage de référence en français sur le sujet, nous avons posé quelques questions à Simon Tordjman afin qu’il nous explique, alors que cette institution existe depuis 75 ans, pourquoi elle n’a occupé jusqu’à lors qu’une place marginale dans les travaux francophones et français.

IMG_1156.jpg

IMG_1156.jpg

Q : Pourquoi une monographie consacrée à l’Assemblée générale de l’ONU

 

S.T. : L’Assemblée générale de l’ONU fait partie de ces institutions si familières du paysage international qu’on croit la connaitre sans plus interroger ses fonctions ni ses usages. En dehors des effets de tribune des dirigeants du monde à l’ouverture de ses sessions annuelles, le pouvoir et la place de l’Assemblée sur la scène internationale sont le plus souvent relégués à l’arrière-plan. Pourtant, seul forum représentant tous les Etats du monde sur un pied d’égalité, elle est dépositaire d’une légitimité particulière parmi les organisations internationales. Au cœur de l’architecture onusienne dont elle irrigue toutes les institutions, elle reste un centre politique du multilatéralisme.

 

Depuis désormais 75 ans, l’Assemblée a porté la voix des Etats sur la décolonisation, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le développement, les droits humains, ou encore l’environnement. Souvent perçue comme vivant dans l’ombre du Conseil de sécurité dans le domaine de la guerre et de la paix, elle n’en exprime pas moins des positions fortes et originales sur les enjeux de sécurité. Parce qu’elle est souvent considérée comme une assemblée « bavarde », on oublie qu’elle est un lieu d’intenses négociations diplomatiques et d’incubation de droit international. Elle continue d'ailleurs à faire l’objet d’investissements significatifs de la part de ses membres ou des autres acteurs pouvant avoir à faire à elle. 

 

Malgré toutes ses imperfections (sur lesquelles nous revenons dans l’ouvrage), et dans la limite des États reconnus, elle nous semblait donc justifier que l’on s’y intéresse pour mieux éclairer les débats internationaux qu’elle catalyse, les usages changeants auxquels elle donne lieu et, in fine, les jeux politiques dans lesquels elle est prise et auxquels elle participe.     



Q : Pouvez-vous nous parler de la genèse de l’ouvrage ?

 

S.T. : Cet ouvrage est issu d’une série de rencontres et séminaires scientifiques, entamée en juin 2016 par deux journées d’études organisées par le LaSSP et Sciences Po Toulouse, avec le soutien financier de l’IDEX. 

 

Au fil de ces rencontres, le collectif initial s’est enrichi des points de vue de politistes, historiens juristes et diplomates, qui pour la plupart d’entre eux appartiennent à un même réseau de recherche : le Groupement de Recherche sur l’Action Multilatérale, devenu, depuis le 1er janvier 2020, une structure inter-laboratoires labellisée et financée par le CNRS. Ce réseau de quelques 200 chercheur.e.s est coordonné par le CERI et composé de dix partenaires (CASE à l’INALCO, Centre Emile Durkheim à Sciences Po Bordeaux, Centre Michel de L’Hospital à l’Université d’Auvergne, CERAPS à l’Université de Lille 2, CRDT à l’Université Reims Champagne Ardenne, CRESSPA à Paris 8, IREDIES à Paris 1, LaSSP à Sciences Po Toulouse, PACTE à Grenoble, Printemps à l’Université Paris Saclay).  

 

Q : Votre ouvrage, collectif, est présenté comme le premier ouvrage de référence en français.  Comment expliquez-vous qu’aucun autre ouvrage scientifique en français ne se soit distingué jusque-là ?

Dans l’idée que des ouvrages non francophones sont parus et ont fait référence, est-ce que cela sous-entend que l'intérêt des chercheurs et chercheuses d'autres pays pour l’institution Onusienne est plus marqué ?

 

S.T : La Charte des Nations Unies fait de l’Assemblée générale le principal organe délibérant, décisionnaire et représentatif de l’ONU. Depuis 1945, elle constitue à la fois une instance de négociations multilatérales et un acteur central dans l’établissement des normes et la codification du droit international. Les décolonisations asiatiques et africaines à partir des années 1950 en ont également fait un levier incontournable des stratégies d’auto-détermination des peuples et de revendications des pays du Sud en faveur d’un ordre économique et politique plus équilibré. Toutefois, depuis la fin de la Guerre Froide, la place de l’Assemblée générale au sein du système onusien semble être progressivement remise en cause : la croissance de la « famille des Nations unies », le déblocage partiel du Conseil de Sécurité, le développement de comités, de commissions et de « groupes d’amis » au sein du Conseil de Sécurité et de l’Assemblée générale ont notamment pu contribuer à éroder la capacité d’action, la lisibilité et la centralité de cette institution.

Cette marginalisation institutionnelle se reflète sur le champ académique. Tandis qu’elle concentrait un certain nombre d’oppositions théoriques voire d’affrontements normatifs dans les années 1960, l’Assemblée générale ne trouve, depuis les années 1970, qu’une place marginale dans les travaux francophones – et notamment français – de science politique et de relations internationales. Certains aspects de l’Assemblée, de son fonctionnement, de son rôle ou de ses productions sur telle ou telle question figurent bien ici ou là dans des ouvrages ou des revues consacrés aux organisations internationales et à des thèmes connexes, mais peu de choses ressemblant à une synthèse. La production anglophone propose quant à elle des travaux certes plus nombreux mais le plus souvent réduits à l’illustration ou à l’expérimentation de théories plus générales sur les dynamiques de vote et la robustesse des affiliations (groupes régionaux, G77, etc.) des membres de l’ONU. 

Alors que l’on célèbre cette année, les 75 ans de la Charte de San Francisco, il nous apparaissait que l’alternative entre une conception du multilatéralisme aveugle aux mutations de son instance autrefois emblématique ou la réduction de l’Assemblée à un corps électoral supranational ne tient plus. 


Q : Votre ouvrage s’adresse-t-il à un lectorat purement académique ?

S.T : Cet ouvrage s’adresse en premier lieu aux chercheur.e.s, enseignant.e.s, et étudiant.e.s, s’intéressant aux relations internationales et à ses formes de régulation.

Il ne saurait toutefois être déconnecté de son contexte de parution. Une forme d’enthousiasme multilatéral post-guerre froide a en effet progressivement cédé la place à une contestation et une mise sous tension de plus en plus forte des institutions internationales. En s’accompagnant d’une critique des organisations intergouvernementales, d’une résurgence des protectionnismes et des formes autoritaires de nationalisme, la crise sanitaire actuelle a d’ailleurs exacerbé cette dynamique. Mais la pandémie du coronavirus a également révélé l’intensité des interdépendances qui nous relient les uns aux autres. S’intéresser à une institution telle que l’Assemblée générale (qui a adopté dès le 2 avril dernier, une résolution appelant à la « coopération internationale » pour combattre le coronavirus), c’est donc aussi rappeler aux responsables politiques et au plus grand nombre, la nécessité d’un avenir multilatéral.

Vous trouverez toutes les informations sur l’ouvrage en cliquant ICI 
Type :
Publication

Rédigé par SOPHIE REGNIER

Mise à jour le 26 juin 2020


 

Sciences Po Toulouse
2 Ter Rue des Puits Creuses
CS 88 526 - 31685 Toulouse CEDEX 6

Tél. : +33 (0)5 61 11 02 60
Fax : +33 (0)5 61 22 94 80

© 2016 - Sciences Po Toulouse


Webmestre | Mentions légales | EasyRepro