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Interview de J.-M. Eymeri-Douzans & G. Tanguy à propos de 'Prefects, Governors and Commissioners. Territorial Representatives of the State in Europe’


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du 12 février 2021 au 12 avril 2021

Le Premier livre scientifique de sociologie et d'histoire comparées de l'institution préfectorale ’Prefects, Governors and Commissioners. Territorial Representatives of the State in Europe’ vient de paraître aux éditions Palgrave Macmillan (London). Dirigé par Gildas Tanguy & Jean-Michel Eymeri-Douzans, enseignants à Sciences Po Toulouse, leur ouvrage est déjà présenté comme une référence incontournable. Un entretien avec les deux directeurs d'ouvrage nous permet d'en connaître un peu plus.

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Vote ouvrage est présenté comme le premier livre scientifique de sociologie et d'histoire comparées de l'institution préfectorale. Comment peut-on l'expliquer ? 

GT : Ce constat s’explique par le mythe d’une exceptionnalité française de la figure préfectorale. Cette institution, créée en 1800 par Bonaparte, définirait en quelque sorte la quintessence du modèle de l’État jacobin à la française exerçant sa toute-puissance dans les régions et les départements par l’intermédiaire de ces hauts fonctionnaires représentants l’autorité et la majesté de l’État jusque dans les espaces les plus reculés du territoire (à travers les sous-préfets). Par ailleurs, l’historiographie et la sociologie de l’institution ont longtemps durci - de manière certes surprenante - cette vision des choses jusqu’à décourager, ou presque, toute entreprise de comparaison. 

JMED : Il est toujours difficile d’expliquer la sous-investigation d’un objet de recherche par les travaux existants. Les causes en sont souvent multiples. Pour prolonger celles évoquées à l’instant, disons que si la sociologie comparée des élites politiques a été foisonnante, la sociologie comparée des élites administratives a été moins développée, jusqu’à des dynamiques scientifiques récentes. À cela s’ajoute que la plupart des pays européens ont connu depuis un demi-siècle d’amples réformes de décentralisation territoriale, de régionalisation voire de fédéralisation en quelques cas : ces dynamiques institutionnelles centrifuges ont poussé les chercheurs à se focaliser sur les nouveautés de cette « gouvernance territoriale », et à négliger cette figure ancienne, mais résiliente, des préfets ou autres représentants territoriaux de l’État.  Notre entreprise collective vient combler ce vide. 

Peut-on dire finalement que la figure du préfet - loin d'être une exception française - s'est exportée dans types d'État et des cultures politico-administratives très différentes ? 

GT : C’est en effet ce que notre ouvrage démontre. Contre l’idée reçue selon laquelle le préfet relèverait d’un « modèle napoléonien » (France, Italie, Pays-Bas, Roumanie, Turquie,…) d’administration territoriale, les nombreux chapitres par pays de notre livre établissent que l’institution d’un représentant territorial de l’État est une figure commune  à la plupart des États européens (unitaires, régionaux ou fédéraux), à quelques notables exceptions près, dont la moindre n’est pas le Royaume-Uni. Ce sont donc les sinuosités de l’institution et les formes de circulation de ce modèle d’administration et de cette figure que l’ouvrage explore. 

JMED : Préfet en France mais aussi en Italie, Roumanie, Grèce, Suisse, Turquie, Commissaris van de Koning aux Pays-Bas, Gobernador civil puis Delegado del Gobierno en Espagne, Gouverneur de province en Belgique, Lanshöving en Suède, Fylkesmann en Norvège, Regierrungspräsident en Allemagne, Landeshauptmann en Autriche ou Wojewod (Voïvode) en Pologne…mais aussi Wali au Maroc et en Algérie, Jefe Politico au Mexique ou Todofuken au Japon ! Voilà autant de dénominations qui témoignent bien d’une circulation intense de l’institution et de la fonction dans des trajectoires nationales d’« étaticité » ou de State-building pourtant fort différentes. Au-delà du caractère incommensurable des configurations étatiques et des régimes d’historicité de l’institution, le travail comparatif mené par l’équipe de cet ouvrage nous a permis de dresser trois idéaux-types wébériens de la « figure préfectorale » en Europe. 


Les carrières préfectorales et plus largement les formes du métier à l'échelle européenne obéissent-elles à des logiques différentes ? 

GT : Oui, dans une certaine mesure. C’est d’ailleurs l’une des entrées novatrices du livre. Les chapitres 5 et 6 [respectivement “Social and Educational Background” et “A Profession or a Position ? Recruitments and Careers of the Territorial Representatives of the State in Nowadays Europe”] traitent directement de ces aspects. Si les trajectoires sociales, primaires et secondaires, sont souvent similaires, la surreprésentation du droit dans la formation, la féminisation indéniable de la fonction dressent le portrait en creux d’une sorte d’« euro-préfet ». En revanche, les logiques de carrière des intéressés obéissent à des logiques différentes d’un pays à l’autre. 

JMED : En effet, les « carrières préfectorales » sont diverses. Là aussi, l’ouvrage distingue et définit trois grands types de trajectoires professionnelles : dans les États comme la France, l’Italie, les Pays-Bas, l’Espagne ou la Turquie, les représentants de l’État appartiennent à la haute fonction publique où les logiques de corps et de carrières sont centrales. Dans des États  comme l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique ou la Suisse, l’on accède à la fonction après une première carrière politique locale ou nationale. Enfin, dans les États nordiques (Danemark, Suède, Norvège ou Finlande), l’on accède à la fonction après une très longue et riche carrière politique (direction de partis, fonctions ministérielles, etc.) : ces « dignified prefects » sont ainsi récompensés de leur engagement politique au service de la nation. 

Pouvez-vous revenir en quelques mots sur la genèse de l'ouvrage ? 

GT : L’idée de l’ouvrage et de l’enquête remonte à un colloque international sur la figure du préfet, Figures du préfet. Une comparaison européenne, tenu à Sciences Po Toulouse en 2011. C’est d’ailleurs à cette occasion que le 17e Groupe d’études permanent Sociology of the State : Reforms and Resilience du Groupe européen pour l’Administration Publique (GEAP/EGPA) a été inauguré par le Président du GEAP d’alors, Wim van de Donk. 

JMED : Les travaux se sont alors engagés au sein de ce nouveau Groupe d’études que j’anime. Baptisé Look at the s(S)tate of Prefects ! Etudier les préfets dans tous leurs é(E)tats, il a réuni à plusieurs reprises, autour des coordinateurs du projet scientifique, des politistes, des juristes et des historiens. Les échanges et les travaux se sont notamment déroulés et poursuivis au cours de congrès annuels du GEAP de Bergen (2012), Edimbourg (2013), Spire (2014) et Toulouse (2015). 

Vous avez constitué - au sein du Groupe Européen d'Administration Publique - une équipe multidisciplinaire pour analyser 17 cas nationaux, avec des données transnationales. La figure du représentant territorial de l’Etat dans ses variations européennes rencontre-t-elle autant d’appétence scientifiques de la part de vos confrères et consœurs ?

GT : Il faudrait développer longuement ce point. Si l’institution préfectorale française a fait l’objet de travaux importants dans les années 1960-70, les recherches se sont ensuite raréfiées. Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que de nouvelles entreprises renouvellent l’histoire et la sociologie de l’institution. Si l’on regarde du côté des travaux étrangers, l’on observe que la figure du préfet est surtout étudiée dans son contexte français : les historiens anglais ou américains ont ainsi plutôt étudié les préfets du Premier, du Second Empire ou de la Restauration. Il y a bien quelques travaux majeurs sur les préfets en Italie ou aux Pays-Bas (période napoléonienne surtout) mais les enquêtes se font plus rares (même si la Public Administration s’y intéresse) dans les autres pays européens, sans doute parce que l’imaginaire préfectoral y est moins puissant qu’en France ou en Italie.

JMED : Si l’histoire, la science politique et le droit se sont intéressés à la figure du préfet en France, c’est davantage la Public Administration qui produit les travaux sur les représentants territoriaux de l’État ailleurs en Europe. Dit autrement, c’est le corps en tant que tel, avec ses pratiques de corps et ses logiques de carrière, qui est étudié en France ou en Italie… alors que nos collègues européens analysent davantage la fonction préfectorale et son rôle effectif dans son environnement politico-administratif immédiat. Ce livre jette ainsi des ponts entre des traditions de recherches différentes.


Type :
Publication
Informations complémentaires :

* Jean-Michel EYMERI-DOUZANS est Professeur des Universités en science politique à Sciences Po Toulouse  et chercheur au LaSSP. Il préside, depuis 2020, le GEAP-Institut international des sciences administratives (Bruxelles). Il dirige le Master 2 Conseil et Expertise en Action publique » (CEAP) de l'IEP de Toulouse.

*Gildas TANGUY
est maître de conférences en science politique à Sciences Po Toulouse et directeur-adjoint du laboratoire LaSSP


 

Rédigé par SOPHIE REGNIER

Mise à jour le 12 février 2021


 

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