Message d'Annie Ernaux à la promotion 2025

Publié le 26 février 2026
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le 26 février 2026

Retour sur la cérémonie de remise des diplômes de la promotion Annie Ernaux - Le 21 février 2026

Message d’Annie Ernaux à l’attention de la promotion 2025

 
Ce samedi 21 février, nous avons fièrement célébré les réussites des 320 diplômées et diplômés de la promotion 2025 nommée Annie Ernaux.

C’est avec un immense honneur que nous vous partageons les mots de cette grande autrice, qui ont su toucher l’ensemble de l’auditoire, et qui continueront de résonner au sein de notre institution. 

 
A tous, toutes, je commencerai par dire ma joie et ma fierté.  C’est un honneur d’être choisie pour désigner la promotion  2025 de votre Institut d’Etudes politiques, ce lieu où se forment celles et ceux destinés à jouer un rôle important dans l’avenir du pays et du monde.

Une part de moi se souvient. Elève de terminale au lycée de Rouen,  je marchais près d’une fille de la classe qui m’accompagnait  ce jour-là par hasard, après la fin des cours. Je lui ai demandé ce qu’elle  envisageait de faire après le bac. Sans hésiter, elle a répondu : Sciences Po. Je me rappelle être restée interdite, silencieuse :  je ne connaissais pas l’existence de ce dont elle parlait, sinon très vaguement,  une institution,  située à Paris. Une chose sûre : ce n’était pas pour moi.

Les temps ont changé. Aujourd’hui, Sciences Po n’est plus  ce fief parisien des descendants de la bourgeoisie – à laquelle appartenait cette élève de Rouen – et où, par ailleurs, les filles étaient  très minoritaires.  La grande école accueille des élèves boursiers – 40  pour 100 me dit Wikipédia – et elle a essaimé  dans des villes de province.  La plus belle de toutes est, selon moi, celle où vous avez la chance de vous trouver, Toulouse.

    D’où que vous veniez, vous êtes à une place privilégiée par la richesse et la diversité des enseignements, qui  vous offrent par là même un large horizon de possibles :  de « carrières » brillantes. Il y a cependant un mot, un adjectif,  qui détermine le sens et l’objectif de vos études,  c’est « politique ». Je n’ai pas la prétention d’en commenter toutes les acceptions. Je m’en tiens à : « recherche des moyens de vivre ensemble ». Cette recherche ne saurait  être seulement un objet théorique. Elle implique un choix de valeurs qu’on est prêt à défendre. Et qui s’incarnent dans des causes, terme par lequel on signifie en général  une lutte contre une injustice qui n’a pas de fin. Que vous, qui êtes aux avant-postes de la pensée politique, en soutiennent  - et je pense naturellement à celle de la Palestine – me paraît conforme à la vocation et l’esprit de l’institution.

     Je vous écris  dans un moment sombre, où le sens des mots s’inverse,  où le parti de l’inégalité et de la discrimination raciale se pare de probité candide  et de lin blanc face à l’opinion publique ébranlée par la mort d’un jeune militant d’extrême droite dans une rixe violente avec des militants d’extrême gauche. La société semble n’avoir jamais été aussi violente.

Me retournant, pour mon projet d’écriture, sur l’année lointaine 1962, année restée dans les mémoires comme celle de la fin de la guerre d’Algérie, avec les accords d’Evian, j’ai dû me rendre à l’évidence : c’est une année d’une violence qui semblerait inouïe aujourd’hui. Des attentats meurtriers, perpétrés par l’OAS, ne cessent de la jalonner.  En février, une manifestation  en réaction à celui qui visait André Malraux  et a rendu aveugle une petite fille, est chargée par la police, huit morts au métro Charonne. En septembre, De Gaulle échappe par miracle à un attentat au Petit-Clamart. Et fin octobre,  l’affrontement de L’Urss et des Etats-Unis autour  des missiles de Cuba nous laisse pendant plus d’une semaine dans la crainte  de la 3ème guerre mondiale. Qui, parmi nous, étudiants, aurait pu  imaginer ce qui surviendrait quelques années plus tard, en 1968,  changeant durablement la société ? pas grand monde. Dans l’obscurité du présent grandit l’espérance et se construit l’avenir. Vous êtes cet avenir.

   Cette même année 1962, quand  je marchais dans les rues, en sortant  de la fac de lettres,  il me semblait  confusément que le monde attendait quelque chose de moi. Cette chose a pris peu à peu la forme de l’écriture.  Il en est d’autres, qui se dessinent en vous peut-être déjà. 

      A chacune et chacun, je souhaite l’accomplissement de soi et de son rêve."
 

Annie Ernaux